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« Le bilinguisme retarde le langage » : un mythe qui résiste encore aux données scientifiques

  • Photo du rédacteur: Laura Genon
    Laura Genon
  • il y a 2 jours
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 9 heures

Durant les consultations avec les familles que je rencontre, une inquiétude revient avec une remarquable régularité : « Nous parlons plusieurs langues à la maison… Est-ce que cela peut ralentir le développement de mon enfant ou le mettre en difficulté à l'école ?


Cette question est légitime. Elle l'est d'autant plus dans une ville comme Berlin,  où les trajectoires familiales sont souvent internationales et où de nombreux enfants grandissent au croisement de deux, parfois trois langues, voire plus. Pourtant, elle repose sur une idée qui continue de circuler alors que les travaux scientifiques la contredisent depuis plusieurs décennies.

J'aimerais commencer non pas avec un enfant de deux ans, mais avec... un nouveau-né âgé de quelques heures. Dans une expérience désormais célèbre1, des chercheurs ont proposé à des bébés de contrôler l'écoute de différents sons de parole grâce à leur succion sur une tétine connectée. Le résultat est remarquable : lorsqu'ils entendent des voyelles appartenant à une langue qui ne leur est pas familière, leur succion devient plus intense. L'inconnu attire leur attention. Leur cerveau ne se détourne pas d'une langue étrangère ; il s'y oriente spontanément. Cette étude nous rappelle une chose essentielle : le cerveau humain est préparé, dès le début de la vie (et également in utéro!2), à traiter une grande diversité de signaux linguistiques.


Figure 1: High-Amplitude Sucking paradigm. Reproduit de Byers-Heinlein et al. (2010).


Dès lors, pourquoi continue-t-on d'associer bilinguisme et retard de langage ?

Sans doute parce que nous observons souvent les enfants bilingues avec les mêmes critères que les enfants monolingues. Nous comparons le nombre de mots dans une seule langue, nous nous étonnons qu'ils alternent entre deux langues au cours d'une même phrase, ou encore qu'ils répondent en allemand après une question posée en français.

Pourtant, ces comportements ne traduisent pas une confusion. Ils témoignent d'un cerveau qui organise simultanément plusieurs systèmes linguistiques. En effet, le cerveau du jeune enfant n'apprend pas les langues comme on empile des dossiers dans une armoire. Les réseaux neuronaux impliqués dans le langage sont façonnés par l'exposition, les interactions et les régularités statistiques du langage. Entendre plusieurs langues ne surcharge pas le cerveau ; cela modifie simplement la manière dont ces régularités sont extraites. Ainsi, le développement du langage chez un enfant bilingue ne suit pas exactement la même trajectoire apparente que chez un enfant monolingue. Son vocabulaire est réparti entre plusieurs langues. Son exposition à chacune d'elles varie selon les contextes. Certaines compétences émergent dans une langue avant l'autre. Mais lorsque l'on considère l'ensemble de son répertoire linguistique, les différences avec les enfants monolingues s'estompent largement.


Le véritable enjeu clinique est ailleurs.

Attribuer trop rapidement les difficultés d'un enfant au bilinguisme peut conduire à retarder l'identification d'un trouble développemental du langage. À l'inverse, interpréter comme pathologique un développement bilingue typique peut générer une inquiétude inutile.

La question est donc plutôt : « Comment communique-t-il à travers l'ensemble des langues qui composent son quotidien ? ». C'est cette perspective globale qui permet d'évaluer justement le développement d'un enfant.

Le bilinguisme n'est pas un facteur de risque pour le langage. En revanche, comme tous les enfants, les enfants bilingues peuvent présenter un trouble développemental du langage. La différence est importante : un trouble se manifeste dans toutes les langues suffisamment exposées ; il n'apparaît pas uniquement dans la langue la moins maîtrisée.

En consultation, l'objectif n'est donc jamais de réduire le nombre de langues parlées à la maison. Au contraire, il s'agit de comprendre comment chaque langue participe au développement de l'enfant, à ses liens familiaux et à la construction de son identité.


Les mythes ont souvent la vie dure, surtout lorsqu'ils touchent à nos enfants.

En conclusion, les connaissances actuelles nous invitent à renverser la perspective. Le bilinguisme est une variation normale des environnements dans lesquels les enfants grandissent aujourd'hui.

La véritable question n'est donc peut-être plus de savoir si plusieurs langues retardent le développement, mais comment accompagner chaque enfant dans la richesse de son parcours linguistique, en restant attentif à ce qui relève d'une trajectoire développementale typique… et à ce qui mérite, parfois, un regard clinique. De plus, il ne s'agit pas uniquement d'une question linguistique, c'est aussi une question d'appartenance, de transmission et de sécurité affective. 4


1- Byers-Heinlein, K., Burns, T. C., & Werker, J. F. (2010). The roots of bilingualism in newborns. Psychological Science, 21(3), 343–348. https://doi.org/10.1177/0956797609360758 

2 - Moon, C., Lagercrantz, H., & Kuhl, P. K. (2013). Language experienced in utero affects vowel perception after birth: A two-country study. Acta Paediatrica, 102(2), 156–160. https://doi.org/10.1111/apa.12098

3 - Duguine, I., & Speranza, M. (2026). Bilinguisme et troubles développementaux du langage : enjeux diagnostiques et cliniques. Neuropsychiatrie de l'Enfance et de l'Adolescence. Advance online publication. https://doi.org/10.1016/j.neurenf.2026.04.012

4 - Wendland, J. (2018). Bilinguisme chez le jeune enfant : du développement précoce aux enjeux cliniques et sociaux. Devenir, 30(1), 5–9. https://doi.org/10.3917/dev.181.0005 


 
 
 

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